La réminiscence, ou l’art du souvenir

 par Mickaël Brun-Arnaud

   Son gilet repose soigneusement sur une chaise. La lumière du jour se faufile entre la dentelle des rideaux aux motifs fleuris. Avec le temps, les napperons ont un peu jauni, mais le tableau n’a rien perdu de sa superbe. Il y a comme une odeur de poudre et de savon lorsqu’on entre dans l’appartement. L’horloge rythme les secondes, fait tic, puis tac, sans jamais s’arrêter pour prendre du repos. Au fond de la cuisine, le sifflement de la bouilloire joue de concert avec le tintement des tasses contre les soucoupes assujetties. Elle arrive, tout doucement, un pas après l’autre, le plateau fermement tenu comme si sa vie en dépendait. J’embrasse ses joues en serrant son épaule, m’enivre de son parfum et de sa douceur comme à chacun de nos baisers. Elle me rend mes baisers et alors qu’elle s’éloigne, je les imagine encore. Sa chevelure et sa peau sont comme la nacre et la porcelaine, d’une finesse rare et d’une blancheur délicate. Du haut de mes trente années – mais pas si haut quand même – je me souviens. Quand je repense à mon arrière grand-mère et aux goûters de mon enfance, j’ai la nostalgie des anciens ou la mélancolie des vieux, mais surtout le sourire au cœur. Comme il n’est jamais trop tôt pour se souvenir, il n’est jamais trop tard pour essayer de retrouver le sourire.

   La réminiscence, ou l’art de se souvenir, fait partie des prises en charge non médicamenteuses de la maladie d’Alzheimer et des maladies apparentées. La maladie d’Alzheimer est une maladie neurodégénérative évolutive touchant principalement la mémoire et abîmant, au fur et à mesure, la création de souvenirs récents jusqu’à la conservation des souvenirs anciens. Dans cette perspective, les ateliers de réminiscence, par évocation dirigée et organisée des souvenirs personnels en lien avec les capacités sensorielles, ont pour vocation de consolider les souvenirs autobiographiques des malades, et par conséquent, d’ancrer les participants dans un puissant sentiment d’identité. Consistant en un programme de séances collectives animées par un animateur professionnel ou un psychologue spécialisé en gérontologie, ces ateliers trouvent leur origine dans le travail de Robert Neil Butler, psychiatre spécialisé en gérontologie, auteur d’articles présentant la notion de « Revue de vie » ou « Life review ».

   La « revue de vie » est définie par Bulter comme « un fonctionnement mental universel, d’origine naturelle, caractérisé par le retour progressif à la conscience de l’expérience passée, et en particulier, la résurgence de conflits non résolus ; simultanément et normalement, ces expériences et ces conflits ravivés peuvent être interrogés et réintégrés […] incités par la concrétisation d’une mort proche et par l’incapacité à maintenir un sentiment personnel d’invulnérabilité ». En d’autres termes, le « Life review » consisterait donc en une étape décisive du développement humain, un événement programmé du vieillissement psychologique, un bilan de vie indispensable permettant d’accepter sa propre disparition avec un sentiment plus ou moins grand de sérénité. Ainsi, Robert vous parlera de la bravoure de son père, abattu au front lors de la première guerre mondiale, et du courage de sa mère, tenant les rênes d’une famille de cinq enfants après la disparition de son époux. Annie regrettera de ne jamais s’être entendue avec sa sœur et y songera souvent, le regard perdu vers une photo jaunie trônant sur l’âtre. Yvette, atteinte d’une maladie de la mémoire, vous dira plusieurs fois que son mari, « c’était pas bien beau » lorsqu’il rentrait tard le soir, une bouteille à la main, une étincelle de violence dans les yeux, que « ça ne lui a pas rendu service, qu’il n’a pas fait de vieux os ». Tout ce qu’on repoussait, tout ce qu’on redoutait revient pour troubler la fête et telle une vague d’émotions incoercibles, submerge les châteaux de sable d’un esprit que l’on croyait suffisamment solide, fragilisé par le temps et souvent, la pathologie.

  Dans ce cadre, quel est l’intérêt pour nous, professionnels de la gérontologie, d’animer des ateliers de réminiscence et de favoriser une croisière parmi les souvenirs dans une perspective de « revue de vie », lorsque la possibilité de naufrage existe réellement à travers le risque de survenues de troubles dépressifs ? Bluck et Levine donnent en 1998 une définition plus précise des ateliers de réminiscence en s’éloignant progressivement du concept de « life review » :
« La réminiscence est un acte ou un processus volontaire ou non, de remémoration de souvenirs personnels du passé. Cela peut impliquer le rappel d’épisodes généraux ou particuliers qui peuvent ou non avoir été précédemment oubliés, et accompagnés par le sentiment que ces évènements rappelés sont des anecdotes véridiques de l’expérience originale. Cette remémoration issue de la mémoire autobiographique peut être réalisée de façon privée ou être partagée avec autrui ». Ainsi, la réminiscence apparaît comme la manifestation d’une volonté de recherche active en mémoire, un procédé thérapeutique dont les objectifs seraient les suivants : renforcer les souvenirs autobiographiques anciens, améliorer l’humeur générale, améliorer l’estime et la confiance en soi, améliorer ou retrouver une communication et une place dans un groupe (s’il s’agit d’un atelier avec plusieurs personnes), améliorer ou retrouver une communication dans la relation aidant/aidé (si l’atelier est animé en présence de l’aidant), améliorer ou retrouver un profond sentiment d’identité mis à mal par les maladies neurodégénératives du sujet âgé, prendre du plaisir. Si certains souvenirs seront à même de participer à la réalisation de ces objectifs, d’autres seront un obstacle à la thérapie. On définit donc des souvenirs à effets positifs et à effets négatifs.

   En atelier, Gisèle ne mâche jamais ses mots. Lorsque Marcel est parti au front durant la seconde guerre mondiale sans l’avoir épousée, la laissant seule et « enceinte jusqu’au cou, elle ne s’est pas démontée ». Elle se souvient d’un accouchement dans des conditions difficiles, sans famille autour, mais du bonheur de tenir son fils, François, dans ses bras. Elle se souvient du regard des autres, des messes basses, des commentaires méprisants et d’une société la désavouant, mais du sourire de son fils et des amis toujours présents et dévoués. Elle se souvient de la lettre annonçant que Marcel ne reviendrait pas et des petites mains de François qui s’efforce d’essuyer une à une chacune de ses larmes. Elle se souvient de l’enfance de François, ses premiers pas, sa première journée d’école, ses premiers amours, ses bonnes et ses mauvaises notes, ses joies, ses peines et ses colères face à l’absence de son père. Non, Gisèle ne mâche jamais ses mots et vous dit sans détour que la vie ne lui a jamais fait de cadeau mais qu’elle est battante, et surtout fière de ce qu’elle a accompli, et de ce que François est devenu. Là où d’autres auraient sombré, là où certains auraient fondu en larmes, Gisèle tisse un à un ses souvenirs sur l’étendard de sa personnalité qu’elle tend fièrement au monde, comme un pied-de-nez à la vie et au temps qui passe. Elle fait ainsi appel à une réminiscence dite « intégrative », où le souvenir est un composant fondamental de l’identité de la personne et source de valeur personnelle. Gisèle ne se souvient pas toujours de l’atelier précédent, de ce qu’elle a mangé le matin même, ni même du prénom de ses petits-enfants, la maladie les lui a pris. « Mais elle ne me prendra jamais ma fierté ! » s’exclame-t-elle en faisant rire les autres.

   Thérèse vient accompagnée de sa fille, Agnès. Agnès est aidante de sa maman depuis bientôt cinq ans et c’est un rôle qu’elle assume parfois difficilement. Depuis le décès de son mari, Thérèse perd davantage la mémoire et le fil du temps, les jours s’effacent progressivement dans le calendrier de l’esprit, « j’ai des trous dans la tête » dit-elle en souriant. En perte d’autonomie et de conscience de sa maladie, Thérèse demande énormément mais ne dit pas toujours merci. Pour remercier, il faudrait déjà se souvenir qu’une aide a été apportée. J’ai rencontré Thérèse et sa fille en hôpital de jour, les ateliers de réminiscence leur ont été proposés dans le cadre d’une thérapeutique mise en place suite au diagnostic d’une maladie d’Alzheimer au stade modéré, posé en consultation. Au début, Thérèse venait seule. Agnès était sceptique face à l’efficacité de ce type de prise en charge puisque sa mère était ensuite incapable de lui raconter ce qu’il s’était passé en atelier. Alors, nous lui avons proposé de venir y assister. Le thème de la séance c’était « Les années d’école ». La conversation était animée. Au centre de la table, trônaient fièrement des vieux manuels scolaires, d’anciennes cartes de France trouvées dans les brocantes, les tables de multiplication, des photos de salles de classe des années 40, des crayons à papier, des gommes, des élastiques, un plumier, de l’encre et du papier buvard. Les souvenirs refaisaient surface, du nom des instituteurs à ceux des camarades, des compagnons de jeux, des anciens compères de bêtises. Thérèse gardait le silence, Agnès était désemparée. Alors que la conversation portait sur les bêtises et les punitions, un participant se demandait comment s’appelait l’étrange objet qui permettait de propulser des pierres dans les airs. « Une fronde, c’est fastoche. Un bout de bois bien solide et une chambre à air de vélo de 10-15 centimètres, et le tour est joué ! On en a dégommé des bouteilles avec les copains au terrain vague ». Les regards se sont alors tournés vers Thérèse, l’élastique au doigt et le sourire aux lèvres, qui mimait le lancer et la trajectoire des projectiles. « Je peux t’apprendre » dit-elle naturellement à sa fille, qui était émue jusqu’aux larmes. La réminiscence dite « instructive » correspond à une transmission de son expérience par le souvenir. Ainsi, se sont construits différents groupes intergénérationnels où le malade, source du savoir, devient « celui qui sait » au lieu de « celui qui oublie ». La réminiscence instructive et la réminiscence intégrative sont deux types de réminiscence positive parmi d’autres, décrites par deux auteurs, Watt et Wong. Thérèse, l’espace d’un instant, redevient parent, « celle qui apprend », et fait oublier le basculement des générations imposé par la vieillesse et les pathologies neurodégénératives.

  Les ateliers de réminiscence ont pour vocation de se centrer quasi-exclusivement sur les souvenirs qui sont sources de plaisir et de maintien de l’identité. De l’enfance et du souvenir de la maison familiale, en passant par les années d’école, le premier emploi, le mariage, les vacances en famille, la naissance des enfants jusqu’à celle des petits-enfants, les moments sont multiples et riches en émotions. L’émotion, positive ou négative, semble ancrer de manière profonde le souvenir en mémoire, et elle est parfois la condition de sa réactivation. Il semble nécessaire, pour le professionnel de la gérontologie désirant travailler la réminiscence, de procéder à un recueil minutieux de l’histoire de vie de ses participants et d’identifier précisément les souvenirs heureux et les souvenirs douloureux afin d’y faire appel avec adresse ; la réminiscence est l’art du souvenir. Aidant comme professionnel, nous pouvons ensemble pratiquer la réminiscence et provoquer le regain identitaire à travers une action commune. Ce sont à travers ces moments de partage et d’humanisme que s’esquissent d’une part, une véritable rencontre entre les générations et, d’autre part, un véritable renouveau dans une relation d’amour compromise par une relation d’aide face à la dépendance. Comme il n’est jamais trop tôt pour se souvenir, il n’est jamais trop tard pour essayer de retrouver le sourire. Le sourire du malade comme le sourire de son aidant. Et il n’est vraisemblablement jamais trop tard pour essayer de le retrouver ensemble.

Mickaël Brun-Arnaud est psychologue spécialisé en gérontologie et travaille au centre hospitalier André Grégoire de Montreuil où il exerce auprès des patients et aidants dans le service de gériatrie. Il est également formateur en gérontologie pour les soignants en EHPAD et président de l’association Générations Croisées.